Monaco sous protection espagnole

Au début du XVIIe siècle, le territoire de Monaco (Monaco, Menton et Roquebrune) est un protectorat de la monarchie espagnole. Une garnison espagnole occupe le Rocher et cette présence devient progressivement pesante et coûteuse pour Honoré II Grimaldi, prince de Monaco. [1] [2]

Honoré II Grimaldi, prince de Monaco.
Honoré II Grimaldi, prince de Monaco.

Honoré II cherche alors secrètement à se rapprocher de la France. Louis XIII et Richelieu voient évidemment d’un très bon œil ce changement d’alliance : la France est alors engagée dans une longue lutte contre la puissance espagnole. [1] [3]

Mais pour Honoré II, rompre avec l’Espagne représente un risque considérable. En Italie, les Grimaldi possèdent d’importants fiefs et revenus dans des territoires contrôlés par la monarchie espagnole, notamment en Campanie et dans les Pouilles. [2] [4]

En changeant de camp, le prince sait qu’il risque de tout perdre.

Le traité de Péronne

C’est pour organiser ce changement d’alliance qu’est signé, le 14 septembre 1641, le traité de Péronne (appelé aussi second traité de Péronne) entre Honoré II et Louis XIII.

La France reconnaît la souveraineté du prince sur Monaco, Menton et Roquebrune, lui accorde sa protection et s’engage surtout à le dédommager des possessions qui pourraient lui être confisquées par l’Espagne. [2]

Deux mois plus tard, dans la nuit du 17 novembre 1641, Honoré II organise une insurrection et fait expulser la garnison espagnole de Monaco. Et dès le 21 novembre, elle est remplacée par des soldats français. [5]

Le changement de protecteur est consommé.

Comme on pouvait s’y attendre, Philippe IV d’Espagne confisque alors les domaines que les Grimaldi possèdent dans ses États. Louis XIII doit donc tenir les engagements pris à Péronne.

Les Grimaldi deviennent ducs de Valentinois

Pour compenser ces pertes, le roi de France attribue à Honoré II différentes terres et revenus situés en France : notamment le marquisat des Baux, le comté de Carladès et un ensemble de possessions en Dauphiné réunies sous le prestigieux nom de duché de Valentinois. [4]

En 1642, Honoré II devient ainsi duc et pair de France.

La dignité est considérable : tout en restant prince souverain de Monaco, Honoré II entre parmi les plus hauts personnages de la noblesse française. Comme duc et pair, il possède notamment un droit de séance au Parlement de Paris, qui était alors l’une des grandes cours souveraines du royaume. [6]

Le duché de Valentinois des Grimaldi ne forme cependant pas un territoire continu. Il rassemble des terres, seigneuries, domaines et droits dispersés dans le Dauphiné.

En 1642, il comprenait ainsi les seigneuries de Crest, Grâne, Sauzet et Savasse, les domaines de Montélimar et de Romans, la baronnie du Buis, ainsi que le terrage de Valence et plusieurs péages sur le Rhône. Chabeuil et Sainte-Euphémie furent ajoutées aux possessions d’Honoré II en 1647. [4] [7]

Extrait des lettres patentes de Louis XIII:

“A ces causes, nous n’avons rien trouvé de plus en main pour lui donner que les terres et seigneuries de Crest, Grane, Sauzet et Savasse, les domaines de Montélimar et de Romans, la terre et baronnie de Buis, le terrage de Valence, et les péages d’Etoile, Brin et Charmau, le tout situé en Dauphiné et faisant partie de notre domaine en cette province” [4]

Document manuscrit mentionnant Sauzet, dont le nom est entouré en rouge.
Document manuscrit mentionnant Sauzet, dont le nom est entouré en rouge.

C’est ainsi qu’en 1642 la seigneurie de Sauzet entre dans les possessions de la famille Grimaldi, à peine un an avant la mort de Louis XIII.

À cette époque, la seigneurie comprend les communautés de Sauzet et de Saint-Marcel-de-Sauzet. [8]

Le château n’est cependant plus la puissante forteresse médiévale qu’il avait été. Treize ans avant la signature du traité, son démantèlement avait été ordonné, le 12 mai 1628, par le duc de Créqui, gouverneur du Dauphiné, dans le cadre de la politique royale menée sous Richelieu contre les places susceptibles de servir de refuge aux révoltés protestants. [9]

Cela n’empêche nullement la seigneurie de conserver une valeur importante. Posséder Sauzet signifie percevoir différents droits et revenus attachés aux terres, aux baux et à la vie économique de la communauté. [8]

Le vieux château de Sauzet devient donc, avec l’ensemble de la seigneurie, une possession du prince de Monaco.

Ses droits et ses biens sont administrés sur place par des représentants, notamment un intendant et des fermiers seigneuriaux. Et même en ruines, le château reste jalousement défendu : en 1684, les fermiers du prince cherchent encore à empêcher des habitants d’empiéter sur son enceinte et d’en prélever les pierres de taille. [10]

La seigneurie de Sauzet restera ainsi rattachée aux possessions de la maison Grimaldi jusqu’à la Révolution française.

La Révolution met fin à l’ancien duché

À partir de 1789, l’abolition du régime féodal fait disparaître progressivement une grande partie des droits et revenus seigneuriaux dont bénéficiaient les Grimaldi dans leurs possessions françaises. [11]

Puis, le 14 février 1793, la Convention nationale décide la réunion de Monaco à la République française. [12]

La principauté cesse provisoirement d’exister comme État indépendant et l’organisation née du traité de Péronne disparaît avec l’Ancien Régime.

Les Grimaldi perdent alors le cadre politique et seigneurial qui leur avait permis de posséder le duché de Valentinois.

Procès-verbal de premières enchères des biens domaniaux — département de la Drôme, district de Montélimar.
Procès-verbal de premières enchères des biens domaniaux — département de la Drôme, district de Montélimar.

En ce qui concerne Sauzet, le 3 mars 1794, a lieu le recensement et l’évaluation des biens des Grimaldi à Sauzet [13] pour aboutir à la vente par adjudication de l’ensemble du château le 14 octobre 1794. [14]

Un titre qui a traversé les siècles

Après la chute de Napoléon, la principauté de Monaco est restaurée.

En 1814, Honoré-Gabriel Grimaldi, futur Honoré V, est nommé pair de France par Louis XVIII sous le titre de duc de Valentinois. Il s’agit cependant d’une nouvelle pairie, sans retour aux anciens droits seigneuriaux. [15] [16]

Le titre a néanmoins traversé les siècles.

Aujourd’hui encore, le prince Albert II de Monaco porte dans sa titulature traditionnelle le titre de duc de Valentinois, aux côtés de ceux de marquis des Baux et de comte de Carladès.

Ces titres n’ont bien entendu plus aucun pouvoir féodal ou politique en France. Ils perpétuent simplement la mémoire d’une histoire commune.

C’est dans cet esprit que le prince Albert II s’est rendu en 2013 dans plusieurs anciens fiefs drômois des Grimaldi, notamment à Montélimar, Crest, Chabeuil et Buis-les-Baronnies. [17]

Ainsi s’explique cet étonnant lien historique entre le rocher de Monaco et le château de Sauzet : il trouve son origine dans un changement d’alliance diplomatique décidé il y a près de quatre siècles, au cœur de la rivalité entre la France de Louis XIII et l’Espagne de Philippe IV.

Pièce commémorative monégasque de 2 euros consacrée au duché de Valentinois, 2026.
Pièce commémorative monégasque de 2 euros consacrée au duché de Valentinois, 2026.

En 2026, près de quatre siècles après le traité de Péronne, Monaco a consacré sa pièce commémorative de 2 euros au duché de Valentinois. Elle représente le clocher de la collégiale Sainte-Croix de Montélimar, entouré des symboles des Grimaldi et de Montélimar.

Sources et références

[1] PASSET, Claude ; IGIER-PASSET, Inès, « Honoré II ou la liberté glorieuse de Monaco (1597-1662) », Annales monégasques, n° 21, 1997. ↩

[2] PASSET, Claude, « Documents d’archives : le traité de Péronne (14 septembre 1641) », Annales monégasques, n° 22, 1998. Le texte du traité y est reproduit intégralement. ↩

[3] BLUM, Anna, « Monaco et la stratégie italienne de la France au début du XVIIe siècle », Annales monégasques, n° 37, 2013. ↩

[4] DEFAULT, Guy, « Les terres de France données au prince de Monaco en exécution du traité de Péronne », Annales monégasques, n° 4, 1980. ↩

[5] PASSET, Claude, « Documents d’archives : Relation de l’expulsion de la garnison espagnole de Monaco (17 novembre 1641) », Annales monégasques, n° 8, 1984. ↩

[6] Dictionnaire de l’Académie française, 5e édition (1798), article « Pair » : la définition rappelle le droit de séance des ducs et pairs au Parlement de Paris. ↩

[7] Ville de Chabeuil, « Points d’attractivité » : rappel du rattachement de Chabeuil aux Grimaldi en 1647. Voir également les lettres patentes d’août 1647 relatives à Chabeuil et Sainte-Euphémie. ↩

[8] BRUN-DURAND, Justin, Dictionnaire topographique du département de la Drôme, Paris, Imprimerie nationale, 1891, article « Sauzet » : la seigneurie comprenait Sauzet et Saint-Marcel-de-Sauzet et fut intégrée aux possessions des Grimaldi. ↩

[9] A. Vincent, Notice historique sur Sauzet (Drôme), Valence, 1857, p. 28-29 : décret du 12 mai 1628 ordonnant le démantèlement du château ; Vincent renvoie aux « Archives de la Mairie de Montéléger ». ↩

[10] A. Lacroix, Inventaire sommaire des archives départementales antérieures à 1790. Drôme. Archives civiles, t. IV, série E, nos 4707 à 6845, Valence, Typographie et lithographie de Chenevier et Pessieux, 1886, p. 407, notice E. 6549 (FF. 4), communes de Sauzet et Saint-Marcel. ↩

[11] ENCENAS, Claude-Aline, « Le prince Honoré III pendant la Révolution française », série publiée dans les Annales monégasques, n° 19 (1995), n° 21 (1997) et n° 24 (2000). ↩

[12] Gouvernement princier de Monaco, « Annexion à la France », Histoire et Patrimoine : réunion de Monaco à la France le 14 février 1793. ↩

[13] Archives départementales de la Drôme, Q 137, rapport d’expertise n°198 du 13 ventôse an II, mention de « l’ancien château, four banal, moulin banal » et de « l’enclos et jardin qui composaient l’ancien château ». ↩

[14] Archives départementales de la Drôme, 2 E 17655, folio 608 : extrait du procès-verbal de l’acte d’adjudication du vingt-trois vendémiaire de l’an 3. ↩

[15] Sénat français, « Honoré-Gabriel Grimaldi, prince de Monaco, duc de Valentinois » : nomination à la Chambre des pairs le 4 juin 1814. ↩

[16] Journal de Monaco, « Deuxième Rencontre des Sites historiques Grimaldi de Monaco » (2019, publication 2020) : rappel du duché de Valentinois et de la pairie d’Honoré V sous la Restauration. ↩

[17] Journal de Monaco, « Visites de S.A.S. le Prince Souverain dans les anciens fiefs de la dynastie », 17 mars 2017 : récit de la visite d’Albert II dans le Valentinois en mai 2013. ↩

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